3

Moi, ce n’est ni la migraine, ni de la colle à papier peint plein les dents, moi, c’est simplement l’angoisse. La terrible angoisse qui vous souffle, du fond de l’abîme, que vous ne descendrez jamais de la croix. Pas la croix de Jésus, ni du bon larron, non, l’autre, celle dont on ne parle jamais, celle du gars trop angoissé pour demander pardon. Le larron voué aux enfers, le saint Patron des gueules de bois. Je me suis réveillé dans un petit hôtel, une bouteille de Martini contre la joue. Un aspirateur vrombissait dans le couloir, genre Brigade de France quand elle fleurit de tricolore le ciel du 14 juillet. J’étais tout habillé, mais j’avais ôté mes chaussures, ce qui n’enleva rien à l’angoisse. J’ai vidé ce qui restait de la bouteille de Martini. La bonne moitié. L’alcool a dédramatisé, mais je savais que ce n’était que momentané. Très momentané. J’en ai profité pour prendre une douche brûlante, un grand-crème-calva au bistro du coin. J’étais à l’autre bout de la ville, cinq cents euros en moins en poche. Parlant de poche, le journal y était toujours… J’aurais donné gros pour être un dragon, histoire d’affronter la famiglia… Je ne sais pas pourquoi, je l’ai gardé. L’espoir insensé qu’un dragon, un vrai, me vienne en aide ?

Là, devant la porte de l’appartement, le courage me manque. Le silence de Geneviève et son petit sourire pincé. Un petit sourire fignolé de science infuse, qui savait, sait et saura que vous êtes un bon à rien, un incurable. Si vous étiez quelqu’un d’autre, vous n’auriez jamais été mis en retraite anticipée. Ah, si vous étiez quelqu’un d’autre ! Vingt-sept ans que vous devriez être quelqu’un d’autre. Mais vous êtes trop jean-foutre pour même y penser. En général, la migraine suit. Et on se demande si on ne fait pas trop de bruit en respirant…

La porte s’ouvre sur un Vietnamien avec une sacoche. À l’intérieur, des cris.

— Je vous conseille un verre de Fernet-Branca, c’est radical contre la gueule de bois, me dit-il après un bref coup d’oeil.

— Merci… euh… Ça se voit tant que ça ?

— Je suis médecin et vous, le père de famille, non ? Allez, bonne chance !

Je le regarde dévaler l’escalier en sifflotant. Le médecin, les cris… La lâcheté a des limites, j’entre. Ma fille me saute dessus, me couvrant de baisers.

— J’ai le rôle ! J’ai le rôle ! couine-t-elle.

— Le rôle ?

— Dans Les chiennes du périph.

— Les… chiennes… du… périph ? que je répète, montant dans les octaves.

— T’expliquerai ! lance Caro en filant dans sa chambre.

C’est alors que je m’aperçois de la présence toujours infiniment discrète de Jean-Do. Je l’aime bien Jean-Do. Combien de fois ai-je eu envie de le mettre en garde… « Ne te laisse pas bouffer par ma fille comme je l’ai été par sa mère ! » Des choses qui ne se disent pas. Jamais. Dommage, l’espérance de vie des hommes monterait de plusieurs crans.

— C’est quoi cette histoire de chienne dans le périph ?

— Un film. Caro a décroché le premier rôle.

— Un rôle de chienne dans le périph ? C’est un porno ou quoi ?

— Pas du tout ! s’exclame Jean-Do en se redressant, durcissant le ton.

Un chevalier servant, hein ? Profites-en mon garçon, tant que c’est possible.

— C’est quoi alors ?

— Le prochain long métrage de Marko, lâche-t-il comme si ceci expliquait cela.

— Allons donc. C’est qui cézigue ?

Il me regarde en essayant de dissimuler sa déception. Comment est-il possible que je ne connaisse pas ? Une soudaine migraine me monte, me brûle les tempes avant d’enfoncer sa hache entre mes deux yeux. Parlant de migraine…

— Et Geneviève ?

— Dans sa chambre. Le docteur vient de sortir. Il lui a prescrit des vitamines.

— La routine, quoi. Si tu me parlais de ce film ?

— Olga Kriepskaïa est une ancienne diplomate déchue ! lance-t-il tout à trac.

— Je ne vois pas le rapport. C’est une amie à toi ?

— Non, c’est le rôle que va jouer Caro.

— Et le périph ?

— Une métaphore pour signifier la déchéance… Olga a fait tomber un chef maffieux et…

Un cri monte de la chambre de Caro. Nous nous précipitons. Caro est recroquevillée sur son lit, en pleine crise de nerfs. Jean-Do s’approche, pose doucement la main sur son épaule. Elle le repousse.

— Qu’est-ce que t’as ? que je hasarde.

— Je me suis cassé un ongle. Fichez-moi la paix ! beugle-t-elle.

La hache, après m’avoir fendu le crâne, se met à en écarter les deux parties. Lentement. Besoin urgent d’acide acétylsalicylique. Je file à la salle de bain, direction les aspirines et tombe nez à nez avec Geneviève qui en sort. Petit sourire pincé. Mes tripes se nouent. Elle poursuit son chemin vers la chambre sans m’accorder plus d’attention.

— Je… que je commence ne sachant par où commencer.

— Inutile, Alfred.

— Écoute… je…

— Tu es nul. Incurablement nul.

La hache dans sa descente croise la moutarde qui me monte au nez. Une rage froide, terrible me glace, balayant la migraine, le nœud dans les tripes et vingt-sept ans de résignation. Je prends la porte et sors. À peine l’ai-je fermée que j’entends Caro hurler à Jean-Do : « Dégage ! » Je m’arrête, j’attends quelques instants, des fois qu’il me rejoindrait. J’appuie sur le bouton de l’ascenseur et l’imagine assis dans le fauteuil, en train de souffrir, l’air détaché. Bienvenue à bord, mon garçon. Je te cède la place.

— Enfin lâche !

Je retourne au Montmorency.

Pour me retrouver au point de départ ? Où tout a commencé ? À quelques dizaines de mètres près. Je me vois mal demander audience à Yellow Bobbies pour me retrouver exactement où tout a vraiment commencé. Il doit l’avoir mauvaise avec mes dix mille en liquide. Est-ce prudent de rôder dans ces parages ? M’en fiche. À moins que… En voyant le bar et les tabourets déserts, je repense : « Gardez ce journal. Quand vous verrez le dragon, faites-moi signe. » L’envie de croiser un regard bleu nuit, si nuit qu’on y cherche des étoiles ? En revanche, aucune envie de croiser un dragon. J’en sors.

Je reprends mon tabouret (c’est fou comme les habitudes fleurissent dans un bistro) et commande un demi. À propos, je n’ai plus mangé depuis quand ?

— Vous avez des steaks-frites ?

— Oui.

Alors c’est parti. Quitter Geneviève m’a sans doute ouvert l’appétit. J’ai neuf mille cinq cents euros d’avenir et le mal de tête m’a quitté. Je sors de ma poche le journal plié en quatre, les Gros Bleus nationaux sont toujours à la Une. Serait-ce eux, les dragons ? Une métaphore, comme le périph des chiennes de Marko de Cézigue ? C’te nom ! Ça pue le pseudo comme une pisse de camé sous un pont de périph. Dans quoi elle s’est engagée, ma fille ? Je m’arrangerai pour veiller discrètement au grain. J’ai le numéro de portable de Jean-Do. En espérant qu’elle ne le quitte pas pour le premier clébard qui passe à l’écran. Remarque… Il y a plus d’un an qu’ils sont ensemble. Il est gentil, pas contrariant, brillant ingénieur en informatique, intérimaire éternel… Le seul reproche que je puisse lui faire, c’est sa tête de gendre. J’ai chaque fois envie de lui demander si elle était bien, la messe. Je n’aurais jamais dû avoir dix-neuf ans en mars soixante-huit. Je serais plus mûr, plus adulte. On ne se refait pas. Là-dessus, je reprends une bière et ouvre le journal. Pas de dragon en page deux et trois, juste les faits divers, je passe. En quatre, mon steak-frites débarque. Ça tombe bien, les titres illustrent cette pensée de Siné : La dictature, c’est ferme-la ! La démocratie, c’est cause toujours… Mauvais pour le moral. Ce n’est pas dans la fosse à purin que je verrai une bête fantastique.

Des années que je ne me suis plus régalé ainsi sur un tabouret de bar. Qu’est-ce que j’ai foutu, tout ce temps ? Des plans au cabinet des Études Scandinaves d’Architecture Domestique, l’ESAD. Trente-huit ans de plans dans le cabinet.

— Eat Shit And Die ! que je grommelle.

Le patron me jette un coup d’œil. Il comprend l’anglais ?

— Je parlais de mon travail…

Il retourne à ses verres comme si je n’avais rien dit. Une espèce à part, les patrons de bistro. J’ai le sentiment qu’ils sont aussi éloignés de nous qu’un varan des Galápagos. Peut-être est-ce réciproque ? Peut-être ont-ils l’impression de servir, à longueur d’année, des reptiles fondus dans le paysage ? Non, les reptiles, c’est sobre. Nos cousins les singes, alors ? Sans doute, faute de quoi ils ne tiendraient pas trois jours derrière un bar. Mais je m’éloigne de mon sujet de prédilection, l’auto-apitoiement. Un sacré allié, sans lequel je n’aurais jamais supporté trente-huit ans d’ESAD et vingt-sept ans de Geneviève. La force tranquille de la victime. Irréfragable comme Dies Irae quand elle frappe le pauvre diable. Quand t’es victime, t’es quelque chose de plus que quand t’es rien. Or, à l’ESAD j’étais pas grand-chose, avec Geneviève, à la longue, encore moins. Alors, on distille délicieusement le vide d’une existence dans le calice amer. Qu’est-ce que je raconte, là ? Eh, Alfred, ressaisis-toi ! C’est fini, maintenant, tout ça. T’es lâche !

— Enfin lâche ! que je lâche, un peu fort.

Le patron ne prend pas la peine de me regarder. C’est pas ce qui fait défaut dans un bistro, les lâches. Mais, en tant que lâche qui le sait et aime ça, j’aurais espéré plus d’attention ! J’éclate de rire. Là, il tique. À force de servir de l’alcool à longueur d’année, les patrons détestent les gens qui rient tous seuls. Il voit mon assiette vide, mes couverts, me jette un coup d’œil, espère que je commande un café. Je lui fais un clin d’œil complice.

— Café ?

— Non, non.

Il hausse les épaules, prend la vaisselle et la pose dans le guichet des cuisines.

— Un Fernet-Branca !

— Un quoi ?

— Un bitter, inventé en 1836 par Bernardino Branca. Il contient de la gentiane, de la rhubarbe, de l’aloès, de la camomille, de la rue, de l’angélique, du safran et a vieilli un an en foudres.

— Z’êtes représentant ? demande-t-il, impressionné.

— Non, architecte. Tenez, c’est la bouteille, là, tout en haut à droite, avec un peu de poussière.

Le patron tend le bras dans la bibliothèque à bibines, section des incunables, prend délicatement la bouteille, souffle la poussière qui la voile.

— Je me suis toujours demandé ce que c’était. Elle était déjà là quand j’ai repris le bistro, il y a quinze ans.

Il l’ouvre, renifle, fronce les sourcils…

— Z’êtes sûr ?

— Par ordre du médecin !

— Dans ce cas…

Il hausse les épaules et m’en verse une bonne dose. Il tend la main vers la machine à glaçon.

— Sans glace !

— C’est plutôt raide, dit-il en posant le verre devant moi.

— Si je me transforme en grenouille, vous n’avez qu’à appeler la SPA. La Société Protectrice des Architectes.

Fermant les yeux, je hume… Exquisément amer, je salive illico. Il a raison, Monsieur le Docteur, c’est exactement ce qu’il me faut.

— À la bonne vôtre !

La première gorgée rince le présent, la seconde, le passé, la troisième me parle d’avenir…

— Une vodka ! lance une voix de femme à côté de moi.

Elle est là, assise sur le tabouret à côté. Ce Fernet-Branca a quelque chose de magique. La preuve, il est resté dix ans à nous attendre, elle et moi. Il a fallu que je busse trois gorgées pour qu’elle apparût mandant vodka, la Dame au dragon.

— La Dame au dragon, souris-je.

— Et alors, vous l’avez vu ? me demande-t-elle comme si on s’était quittés il y a dix minutes.

— Non. Et ce n’est pas faute d’avoir cherché.

Elle plonge ses yeux bleu nuit dans les miens. Comme un grand vin qui dévoile ses arômes. Amusement… humour… et… là, je fantasme, car je crois percevoir une très légère note de sexe. Oui, oui, je fantasme devant ce visage ! Un bel ovale, les cheveux châtain mi-longs avec une frange style page du Moyen-âge, le nez droit finement ailé… Un visage à prendre doucement dans ses mains avant d’y poser les lèvres, plus doucement encore… Chaude tendresse avant-courrière de l’amour. Le bruit terrible d’un verre de vodka sur le zinc rompt le charme. Pas facile de soutenir un tel regard. Je détourne les yeux, et, pour me donner contenance, avale une gorgée de bitter.

— C’était pourtant simple à trouver… dit-elle en s’emparant du journal. Tenez, c’est là !

Un doigt long et fin de pianiste, de harpiste taquinant mon péniste… Là, je déconne. Une bénédiction que nous ne soyons pas dotés du sens de la télépathie. Son doigt fin et long, donc, est posé sur la rubrique « Petites annonces ». C’était donc ça ! Belle au dragon cherche chevalier et plus si affinité ? Je me penche vers l’ongle nacré, que ne donnerais-je pour y poser le bout de la langue !

— Ce n’est pas écrit sur mon ongle, hein ?

— Urghh, pardon ! Euh…

Harley-Davidson 1932. 750 cm3. État neuf… Non… Tondeuse à gazon téléguidée… Non… Pilotez votre hélicoptère. Cours par correspondance… Non… Je parcours l’inventaire à la Prévert de haut en bas, de bas en haut, et retourne au doigt posé. Je hausse les épaules avec un petit sourire d’impuissance. Elle fronce les sourcils, prend le journal à deux mains, parcourt les petites annonces, fait la moue.

— Elle a disparu.

Prise d’une inspiration subite elle regarde la date.

— Date de péremption ? que je hasarde faute de mieux.

— Rien ne vous étonne, hein ?

— En général, c’est le cas après quelques verres.

— Alors continuez à prendre quelques verres…

— Ah… Dois-je m’attendre à d’étonnantes révélations ? Telles qu’un fût entier ne suffirait pas ?

Elle hausse les épaules, le regard perdu. Sa veste de lin vert foncé, son T-shirt noir, son jeans noir… Je ferme les yeux, hume discrètement. J’ai l’odorat très fin. J’ai dû être chien de chasse avant d’être chien domestique… Comme j’ai rendu mon collier c’t’aprème, serais-je enfin loup ? Je hume discrètement la fumelle. Très légère note de vétiver. Et de vent à l’orée de la forêt… Ce qui change des fleurs mariales, assorties à la migraine de Geneviève. La Dame au dragon a un parfum de renarde endormie au soleil. La vie est belle.

— Ce n’est pas une date de préemption ! me ramène-t-elle à la réalité, me plantant le regard droit dans les yeux.

Ce regard ! Je recule sur mon tabouret avec le sourire du chien qui vient de se faire passer pour un loup, mais personne ne l’a cru. Je vide ma bière. Que voulez-vous que je fasse d’autre ? Si… me gratter derrière l’oreille. Avec l’index, pas le gros orteil. Quand même, on a sa dignité.

— Vous !

Son regard est une sentence. Définitif. Irrévocable. Merde. J’aurais quitté une casseuse de couilles pour une coupeuse de couilles ? Jolies, mais coupeuse ? Chien, passe encore, chien castré, que nenni. Mais je réagis à chaud. Il ne faut pas voir une castratrice dans chaque inconnue qui lève le ton, qui semble savoir ce qu’elle veut. Faut pas sentir sa lâcheté, fraîchement acquise, si vite menacée…

— Moi ?

— Vous.

Encore plus définitif qu’à l’instant. Est-ce une note de déception que je perçois dans le ton ? De résignation ? « Vous, parce que je n’ai pas le choix » ?

— Euh… Pourquoi moi ?

— C’est ce qu’ils disent tous dans les bandes dessinées et les bouquins marrants, sourit-elle, un rien amère.

— Qui ?

— Les anti-héros.

— Les gentils héros ?

— C’est ça, les gentils héros, soupire-t-elle, soudain lasse.

Elle vide sa vodka d’un trait et lève le verre à l’intention du patron. J’en commande un autre aussi. Et, les verres pleins, nous trinquons en silence.

— Vous ne me demandez même pas de quoi il s’agit ?

— Une partie de chasse au dragon ?

— Que savez-vous des dragons ?

— Que je n’en suis pas un.

— Ha ! Ha ! C’est drôle, soupire-t-elle. Allez, un peu de sérieux.

— Le dragon est une créature mythique, représenté comme une sorte de gigantesque et puissant reptile, doté de pouvoirs magiques et spirituels. En Occident, il est, avec le serpent, l’un des symboles du mal, de la Nature sauvage et indomptable sous toutes ses formes, l’ennemi de l’Humanité, voire la représentation du Léviathan dans l’Apocalypse de Saint-Jean. En Orient, le dragon est au contraire un objet de vénération en tant que porteur de lumière et de sagesse (les dragons luong et ryu font partie du tembu pour protéger l’enseignement de Bouddha, le Dharma). Un tel contraste dans un mythe aussi répandu laisse perplexe. À moins que le dragon ne soit la représentation des luttes intérieures des différentes facettes de la psyché humaine… Dans la Bible, c’est lui qui provoqua la chute d’Adam et Ève, que je lance en italiques, sans reprendre ma respiration.

— Encore un qui clique sur Wikipédia ! bâille-t-elle.

J’acquiesce. Après quelques verres, je me sens une âme de clown. Au plus grand dépit de Geneviève, quand on servait quelque chose d’un peu plus raide qu’un vieux bordeaux dans les fêtes de famille. Familles nanties et bien pensantes de chez fais-ce-que-doit. Wipe out !

— En fin de compte, de quoi s’agit-il ?

— Suivez-moi !

Elle descend du tabouret.

— Où ?

— Dans les toilettes.

— Vous suivre dans… les toilettes ?

Sans répondre, ni même se retourner, la Dame au Dragon, s’en va descendre les marches des Toilettes-Téléphone. Je me retourne pour m’assurer que le patron n’a rien entendu. Il est en colloque avec un client, Tiercé-Hebdo ouvert entre eux sur le zinc. Elle se regarde dans la glace quand je la rejoins et mon cœur m’envoie un litre de sang dans le bas du ventre. Enfin, un litre, j’exagère, disons de quoi gonfler le ballon. S’enfermer dans les toilettes avec une inconnue. Avec elle ! Le ballon va éclater.

— Prêt ? demande-t-elle.

— Et… et comment ! que je halète.

— Donnez-moi la main.

Je lui prends la main, douce et ferme. Elle ouvre la porte des Dames, m’entraîne à l’intérieur, au sommet d’une tour dominant la mer.

Je…

Une mer anthracite, balafrée d’écume. Un vent salé, glacé à dégonfler tous les petits ballons, me gifle. Je me retourne. Un être ailé, couvert d’écailles avec des naseaux à figurer sur un blason, me couve de ses yeux d’or, fendus comme ceux des boucs et des démons.

— C’est tout ce que tu as trouvé ? feule-t-il d’une voix si basse qu’elle frise les infrasons.

Je donnerais gros pour pouvoir m’évanouir.

… mais je ne m’évanouis pas. Je… je respire… oui… je… je continue de respirer… incapable de détacher les yeux du Dragon. Car pour être un dragon, c’en est un. L’esprit humain a besoin d’une explication rationnelle (il est vrai que je vis en France depuis trente ans). Quand je vivais encore en Belgique, j’aurais pu trouver ça plus ou moins… Bon. Stop. La seule explication rationnelle est que j’ai fait une crise cardiaque quand elle m’a entraîné dans les toilettes et suis tombé raide mort plutôt que resté raide. Je suis arrivé au passage : « Mon Âme devant le Dragon du Jugement. » Ce n’est pas ainsi que je voyais les choses. Ai-je le choix ? Cela dit… Qu’est-ce qu’elle fiche là ? Serait-elle morte aussi ? Allons, Alfred, un peu de modestie. Tu n’es pas l’homme à ficher une crise cardiaque de désir à une femme.

— Il n’a pas l’air en bonne santé… poursuit le Dragon de sa basse à faire trembler les pierres.

— Y a rien d’autre, répond-elle en haussant les épaules.

— Dans ce cas… Il est muet ?

— Non.

— Sourd ?

— Non.

— Houhou ? feule le Dragon à mon attention.

— Jeeeeuuuuuuh… euh… Honored to meet you, que je croasse Dieu sait pourquoi en anglais.

Les Anglais sont moins cartésiens, plus proches des Belges. Curieux que je n’aie pas parlé en wallon ou en flamand ?

— C’est un Anglais ?

— Un Belge des deux tribus.

— Alors pourquoi il a l’air tellement troublé ?

— Je… je ne suis pas mort ? que je hasarde.

— Pas que je sache. Tu ne m’as pas ramené un mort ? demande-t-il à la Dame.

— Les morts ne lisent pas le journal.

— Suis-je bête.

Il fait dans les trois mètres de haut, assis sur ses pattes arrière, les pattes avant croisées sur son puissant poitrail. Ses ailes sont classiques, membraneuses avec ergots. Sa tête est celle d’un dragon, à bien regarder, bienveillant. Pas malveillant, en tout cas. Ni flammes ni fumée. Un non-fumeur. Je me mets à claquer des dents, à trembler de tous mes membres, mes jambes ne me portent plus, je m’affale, toujours sans m’évanouir.

— Allez mon vieux, ça va passer, dit le Dragon en me soulevant délicatement pour me poser sur un banc de pierre, près du muret dominant la mer. Respirez…

Je me tourne vers le large et respire longuement le vent glacé. La pierre du muret est sombre, ancienne, solide, rassurante. Les vagues se fracassant sur les roches noires, foudroyées de vent et d’écumes, rassurantes. Le ciel charriant des nuages bas, larges comme des pays, rassurant. C’est le reste… Je n’ose me retourner.

— Tu lui as expliqué ? demande le Dragon dans mon dos.

— Non. Il ne serait pas venu.

— Ah ?

— C’est un lâche ! laisse-t-elle tomber au bout d’un moment.

M’en fiche, ils peuvent dire ce qu’ils veulent, je ne me retournerai pas !

— C’est vrai ? demande le Dragon à mon dos.

— Parfaitement ! Pour une fois que je suis lâche, nom de Dieu, il faut que… que… oh et puis merde ! Je me tire, tiens !

Faut-il que je me tire d’où que je sois quand la moutarde me monte au nez ? Avec Geneviève, pas de problème, suffisait de prendre la porte. Mais ici ? Je ne vais quand même pas plonger ?

— Je peux comprendre votre énervement, tempère le Dragon.

— Je voudrais vous y voir, vous !

— Llewella, cet homme n’est pas lâche, dit le Dragon.

— Si, que je suis lâche ! que je crache en me retournant.

Et là, il se passe quelque chose de terrible, d’indicible : le Dragon éclate de rire. Qui n’a jamais entendu un dragon éclater de rire ne pourrait comprendre. Un rire d’abîme ridiculisant le gouffre, d’abysse raillant Typhon, de Lucifer annonçant à des milliards de squelettes loqueteux que le Jugement Dernier était une bien bonne, par ici M’sieurs Dames, le Paradis c’était pour rire… Mais peut-être me fais-je des idées ? Peut-être suis-je trop sensible ? Je suis pris d’une trouille à plonger dans une mer en furie. Ce que fait en sautant le parapet de pierre sombre. On est lâche ou on ne l’est pas.

Texte intégral disponible depuis les librairies en ligne suivantes

NosLibrairiesContour

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *